Albert Cohen – Carnets 1978

Devant la glace, j’ai pensé que toutes mes apparences seraient bientôt aussi sous terre, verdies et parcheminées, peu appétissantes. Elles seraient si bien attrapées alors, les anciennes aimées, si elles me voyaient, le nez passablement disparu et, sur le trou d’une bouche d’autrefois, le rire immobile et muet des claqués. J’ai changé soudain d’humeur, car je suis jeune quoique vieillard, et j’ai souri avec langueur car j’ai revu, les unes après les autres, toutes mes merveilleuses d’autrefois.

 

Je crois que, parfois, un génie de la littérature est une sorte de fou qui a assez d’intelligence et de ruse pour dissimuler et utiliser sa folie. Ce que je crois aussi, c’est que, dans le génie, il y a un mariage miraculeux des contraires. Le génie, c’est avoir le cœur plein d’amour et l’œil méchant. Le génie, c’est, entre autres choses, être à la fois une douce femme qui a peur, un enfant plein de foi, qui admire trop et que la société n’a pas détruit, mais aussi un lucide vieillard sans espoir et mécréant, un étalon sensuel et surtout, surtout, un fou de sensibilité, qui sent trop, qui sent follement, qui est constamment prêt à la douleur absolue pour tout, à la joie absolue pour tout, qui souffre presque autant de ne pas retrouver ses clefs que d’avoir perdu sa femme, qui éprouve autant de joie paradisiaque à retrouver son stylo qu’à voir revenir à lui la bien-aimée qui l’avait abandonné.

 

O vous, frères de la terre, compagnons desquels je me tiens à distance, compagnons de la même galère, dites-moi, dites, tandis que je tiens une invisible coupe levée, dites ce que je suis venu faire en ce médiocre banquet. Du fond des âges infinis je suis venu, et me voici, si provisoire. Pourquoi, est-ce pour rien, n’y a-t-il vraiment rien ? Mon heure à moi, infime mobile, est venue et va piteusement disparaître. Où et pourquoi ? Les immobiles morts le savent peut être. Que de savoirs enfouis.

 

J’ai vu et j’ai jugé. J’ai vu la misère de l’honneur, loué comme sentiment noble et qui est préoccupation du jugement de la tribu et souci de continuer à en être membre. J’ai vu la misère des religions, magies d’angoisse et d’enfance, et j’ai vu que les croyants ont peur de savoir qu’il n’y a nul but et nulle raison en ce monde, peur aussi de savoir qu’ils mourront à jamais. J’ai vu les nations, toutes mortelles et méchantes bêtes. J’ai vu la misère des révolutions et que les nouveaux indignes chefs remplacent les anciens indignes chefs. J’ai vu de quoi sont faits les succès. J’ai vu à quel prix la célébrité s’obtient et qui sont les célèbres. J’ai vu les chefs politiques et ils m’ont paru, le plus souvent, comiques.

J’ai vu et j’ai jugé. J’ai vu les bals de charité où de jeunes mâles et femelles s’enlacent et se tournent en de mineurs coïts, fiers de charitablement secourir de chers pauvres qui resteront pauvres. Oh, ces petites unions sexuelles habillées et atténuées. Le mâle tout vêtu prend contre lui la jeune fille toute vêtue et il se l’applique contre lui en une discrète copulation verticale. Et la mère de la jeune fille surveille la respectable et sociale conjonction et elle considère, satisfaite, le virginal giron filial voisin du convenable giron mâle, giron de bonne famille et de belles espérances. Et après la danse, les jeunes filles très animées, et pour cause, parlent de survolances élevées avec ceux qui viennent de les décemment triturer et quasiment saillir en l’honneur de la charité, une charité qui n’a jamais enlevé une roue à une automobile de riche. Assez, assez. Car il y a pire.

Oui, il y a pire. Car j’ai su, désespérément su, que tout est sans raison et sans but dans cet univers, indifférent univers dont le maître est le morne hasard. J’ai su que, dans sa boule infiniment tournante, l’homme a été créé sans raison et sans but, issu le long de millions ou milliards d’années ou de siècles, issu et survenu à travers des millions ou milliards de fortuites évolutions et aveugles sélections, pauvre solitaire créature nue dans la morose infinité. O mes frères humains, combien triste est votre frère, combien triste de son lamentable savoir.

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