Le règne du vivant – Alice Ferney

J’ai couru les océans sans loi, ces pâturages liquides pour lesquels je n’étais pas fabriqué. Je ne m’y trompais pas, l’homme appartient à la terre, les eaux vivantes n’ont pas besoin de lui. J’avais pourtant besoin d’elles, comme on désire l’éternité au lieu de la mort, le ciel au lieu de l’enfermement, et sentir au lieu de penser.

j’ai réclamé les eaux profondes, j’ai respiré leur haleine salée, scruté les ténèbres de leurs nuits immenses. j’ai fréquenté l’esprit des flots. j’ai appris leur géographie et leur langage. Les courants et les vents ont livré pour moi leurs secrets: toute la circulation du froid et du chaud entre les pôles et ce grand foyer électrique qu’est l’équateur. J’ai imaginé ces fondation du monde à travers les millions d’années: leurs épilepsies, leurs accalmies, le long mariage de l’océan primordial et de ses rivages.tout avait commencé là. Les mini-météorites, tombe de l’espace dans ce bain originel, avaient apporté les acides aminés, robots minuscules capables de se répliquer. parfois une erreur survenait: une nouvelle forme apparaissait. La diversité était en route. notre monde se composait, fabuleux, inconcevable, à couper le souffle. J’ai bu sa splendeur comme un cordial. J’ai reçu les frissons, les inquiétudes, les ivresses, les joies. La haute mer surpasse la terre dans les impressions qu’elle suscite. Peur, liberté, émerveillement, ont dans cet inhabité aussi peu de limites que l’air, l’eau ou le temps. Je me suis abandonné aux heures et aux lieux. J’ai atteint les confins de notre espace. J’ai contemplé la beauté des mers circumpolaires où vivent ceux des animaux qui aiment se tenir éloignés des hommes. Je me suis éloigné avec eux, et aux questions de ma raison j’ai ajouté les questions de ma rêverie.

J’ai vu des murailles, des arcades, des fosses, des blocs de brume, des jambages de nuées, des trombes, des cataractes. J’ai contemplé des eaux turquoise et des couronnes de verdure, des archipels volcaniques, des épaisseurs de neige, des effondrements de parois, des réverbérations miraculeuses, des labyrinthes et des châteaux de glace. j’ai vu les veinures bleues dans les faces des grands icebergs, là où l’eau s’apâlit autour de ce qu’elle couvre. j’ai deviné l’étreinte mortelle de la banquise en hiver, j’ai senti sa présence d’obstacle. j’ai connu la surprise des harmonies australes, la lune aune et l’océan comme de l’argent fondu, le ciel rose comme une fleur de fuchsia.

J’ai écouté des souffles, des murmures, des plaintes, des passages d’oiseaux, des sauts, des plongées, des chants nuptiaux. Je me suis inscrit dans le mouvement fluide des créatures de ces lieux. J’ai filmé des chevauchées, des cabrioles, des caresses et des décorations.J’ai envié les iguanes marins réchauffant leur peau hérissée à la chaleur des roches. J’ai applaudi la course des manchots, noir et blanc comme des pies, semblables à des torpilles vivantes dont les bonds surfilaient l’eau. J’ai fait silence, j’ai retenu mon souffle à l’apparition des baleines. J4ai senti la puissance du dauphin dans la valse éternelle de l’eau  et la densité de sa chair musculeuse sous le lustre gris de sa peau. La vitesse faisait partie de lui comme la pensée faisait partie de l’homme. J’étais un être cérébral. Je me découvrais dans ce contrepoint. J’ai admiré ces aptitudes que je ne possédais pas. J’ai rêvé des cachalots qui remontent des profondeurs, verticaux comme des plongeurs. J’écoutais le grincement de leurs dents. J’ai suivi jusqu’à l’horizon le vol des pétrels et leur hennissement m’a saisi. J’ai vu la vie habiter toutes les formes, s’accomplir et se transmettre à travers elles, tenace, résistante, sauvage, et mourir les individus qui l’enfermaient.

J’ai cherché les grands poissons, les mérous géants, les espadons, les requins monstrueux. Ils avaient disparu. J’ai regardé la mer intouchée et la mer épuisée. Au coeur du Pacifique, dans le noeud de ses courants vers le nord, j’ai filmé la grande décharge du monde: sur trente mètres de profondeur un continent de plastique, sacs, bidons, bouteilles, de toutes les marques, dans toutes les langues et de toutes les couleurs. Jusque dans ses espaces inatteignables, le globe terrestre devenait l’égout des hommes. J’ai recherché le vide et le silence, je fuyais ce monde en croissance. J’ai pisté ses destructeurs. J’ai traversé les sanctuaires et poursuivi les braconniers. J’ai vu la violence de l’homme industriel se jeter sur la richesse des mers, ses mains de fer mettre à mort les plus gros, les plus rapides, les plus formidables des prédateurs. J’ai vu les grands chaluts ramasser en aveugle une faune inconnue. J’ai su de quoi les humains sont capables. J’ai redouté ce qu’ils font quand ils se savent invisibles, en haute mer, sur la banquise, dans le face-à-face sans mot avec les bêtes à leur merci. J’ai combattu l’horreur: les tueries, les mutilations, les dépeçages, l’entassement des cadavres. J’ai vu mourir noyées dans leur sang des baleines qui criaient comme des femmes.On nous disait qu’elles n’avaient ni âme ni langage. Leur conscience d’elles-même traversait l’onde et vrillait mes oreilles. Ces proies inoffensives et tendres, je ne doutais pas qu’elles eussent une intériorité. Je connus leur valeur et leur fragilité. Nous leur devions une protection. Loin sur l’eau, dans les immensités anas côtes ni havres, à écouter la voix du vent, à regarder le lent gonflement des vagues, ou bien la mer couchée que le vent met debout, je me suis senti à la fois insignifiant et responsable. Quel usage faisions-nous du monde? La question s’est levée comme une vague qui m’a submergé.

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